Parentalité et interculturalité : accueillir la diversité comme une richesse pour l’enfant
Un bébé ne grandit jamais en dehors d’un monde. Il grandit dans une langue, des gestes, des sons, une histoire familiale et une manière particulière d’être porté, regardé, rassuré ou encouragé. L’interculturalité dans la petite enfance nous invite à reconnaître cette réalité : il n’existe pas une seule façon d’aimer, de communiquer ou d’accompagner un enfant.
Dans de nombreuses familles, une mère ou un père peut se demander s’il en fait suffisamment. Parle-t-il assez à son bébé ? Le stimule-t-il de la bonne manière ? Utilise-t-il les bons jeux, les bonnes chansons, les bons gestes ? Ces questions sont souvent renforcées par des modèles parentaux très visibles, qui donnent l’impression qu’une seule manière de faire serait réellement bénéfique.
Pourtant, la relation se construit aussi dans les habitudes familiales, les langues parlées à la maison, les rythmes de vie et les traditions transmises. Cette diversité n’est pas un obstacle à corriger. Elle peut devenir une véritable ressource pour le développement de l’enfant.
Qu’est-ce que l’interculturalité dans la petite enfance ?
L’interculturalité dans la petite enfance ne consiste pas simplement à faire découvrir plusieurs cultures à l’enfant. Elle suppose de reconnaître que chaque famille possède ses propres repères, ses savoirs et sa manière d’interpréter les besoins du bébé.
Un enfant est entouré par ce que certains chercheurs appellent une « niche de développement » : son environnement physique et social, les pratiques éducatives de sa famille et les représentations que les adultes se font de son développement. Ces éléments interagissent en permanence.
« La théorie écologique de Bronfenbrenner » rappelle également que le développement de l’enfant se construit dans une adaptation progressive entre lui et les différents milieux qui l’entourent : la famille, le lieu d’accueil, le quartier, les institutions et la société.
Cela signifie qu’un bébé n’apprend pas seulement dans les activités pensées spécialement pour lui. Il apprend dans le quotidien : lorsqu’on le porte, qu’on lui parle pendant les soins, qu’on chante en préparant le repas ou qu’on lui raconte une histoire dans la langue familiale.
Les pratiques culturelles qui soutiennent le bébé
La langue familiale
La langue parlée à la maison est bien plus qu’un outil de communication. Elle porte une histoire, des émotions, des souvenirs et une manière de nommer le monde.
Un parent qui parle à son bébé dans sa langue la plus spontanée lui transmet souvent une voix plus naturelle, plus expressive, plus chargée d’affection. Le bébé reconnaît très tôt les caractéristiques sonores de la langue qu’il entend régulièrement et y prête une attention particulière.
Il n’est donc pas nécessaire d’abandonner une langue familiale pour favoriser le développement du français. Au contraire, les échanges riches et chaleureux dans la langue que le parent maîtrise le mieux peuvent soutenir les premières compétences relationnelles et langagières.
L’UNESCO rappelle d’ailleurs que l’apprentissage dans la langue première favorise les apprentissages ultérieurs et contribue à préserver l’identité culturelle de l’enfant.
Les chants et les comptines
Dans un atelier, une mère peut choisir de chanter à son bébé une comptine traditionnelle de son pays plutôt qu’une chanson française plus connue. Elle ne transmet alors pas seulement une mélodie. Elle partage une mémoire, une langue, un rythme et une manière d’être ensemble.
Très souvent, le bébé répond immédiatement : il sourit, bouge les mains, s’anime ou tourne la tête vers cette voix familière. Il reconnaît peut-être le rythme avant même de comprendre les mots. Ce moment de relation est déjà une expérience de langage et de sécurité.
Les comptines, les chants et la musique soutiennent les interactions précoces. Ils attirent l’attention du bébé, favorisent les échanges de regards, aident à rythmer les moments du quotidien et peuvent contribuer à l’apaisement. Une étude consacrée aux pratiques interculturelles souligne notamment l’intérêt des comptines familiales comme support de transmission et de rencontre entre les langues et les cultures.
Le corps et la proximité
Certaines familles communiquent beaucoup par le contact physique, le portage, le bercement ou la proximité. D’autres laissent davantage de place à l’observation et à l’autonomie progressive. Aucune de ces modalités ne peut être jugée isolément.
Une mère peut être peu démonstrative dans le langage, mais très attentive aux mouvements de son bébé. Elle remarque rapidement sa fatigue, ajuste sa position, le berce ou l’apaise par un fredonnement. Lire cette relation comme un manque de stimulation serait une erreur.
La qualité de la présence ne se mesure pas uniquement au nombre de mots prononcés ou d’activités proposées. Elle se repère aussi dans la capacité à observer l’enfant, à comprendre ses signaux et à y répondre avec sensibilité.
Quand une norme fait perdre de vue l’enfant
Dans nos sociétés occidentales, les parents reçoivent parfois une succession de recommandations : parler beaucoup, stimuler, jouer, commenter chaque geste, proposer des activités adaptées à chaque âge. Ces conseils peuvent être utiles, mais ils deviennent pesants lorsqu’ils sont présentés comme des obligations.
Une famille qui ne reprend pas ces pratiques de manière visible n’est pas nécessairement moins attentive. Elle peut transmettre son affection par d’autres chemins : un regard prolongé, une présence silencieuse, une chanson, une manière de tenir le bébé contre soi ou une participation de plusieurs générations aux soins.
Le risque, pour les professionnels, est de confondre une différence de pratique avec une absence d’investissement. Une mère sensible aux besoins de son enfant peut être moins démonstrative selon les codes habituels du lieu d’accueil, sans être moins engagée.
La vigilance reste nécessaire lorsqu’un enfant ne reçoit aucune réponse à ses signaux, lorsque les soins sont régulièrement négligés ou lorsque la relation est marquée par la peur. Mais ces situations ne doivent pas être déduites d’une simple différence culturelle.
Un accompagnement qui s’appuie sur l’identité familiale
La diversité culturelle ne doit pas masquer une éventuelle souffrance, mais elle ne doit pas non plus être effacée lorsqu’une famille demande de l’aide. Dans mon travail et dans les accompagnements que je propose, elle constitue un véritable pilier. Je la considère comme une force pour le parent : une manière de rester relié à son histoire, de préserver son identité et de transmettre à son enfant une richesse familiale vivante.
Certains parents ont parfois le sentiment que leur culture n’est pas vraiment présente dans ce qu’ils transmettent. D’autres ont peur de mal faire, de ne pas suivre les recommandations attendues ou de proposer à leur bébé des habitudes qui ne seraient pas suffisamment « adaptées ».
Ils peuvent alors mettre de côté leur langue, leurs chansons, leurs gestes ou les façons de faire qu’ils ont eux-mêmes reçues.
C’est souvent à cet endroit que je propose de m’arrêter avec eux.
Je remets ces questions sur la table, sans jugement : qu’est-ce qui vient de votre histoire ? Qu’avez-vous envie de transmettre ? Qu’est-ce qui vous ressemble dans votre manière de consoler, de porter, de parler ou de jouer avec votre enfant ?
Je ne cherche pas à plaquer une norme sur une relation. J’observe comment le parent entre en lien avec son bébé, puis je m’appuie sur les ressources déjà présentes. Une voix, une comptine dans la langue familiale, un bercement, une façon de raconter, une proximité particulière ou une joie partagée peuvent devenir des points de départ précieux.
Si un parent se sent isolé, ne comprend plus les réactions de son bébé, se sent jugé ou éprouve une grande difficulté à entrer en relation avec lui, un accompagnement peut l’aider.
L’objectif n’est pas de faire entrer la famille dans un modèle unique. Il s’agit de restaurer des conditions favorables au lien, en tenant compte de son histoire, de ses repères et de ses réalités. La culture familiale ne constitue pas un obstacle à dépasser : lorsqu’elle est reconnue et sécurisée, elle peut devenir un véritable appui pour le développement de l’enfant.
Car accompagner une famille, ce n’est pas lui demander de renoncer à son identité pour devenir un « bon parent ». C’est l’aider à faire de son histoire un espace de lien, de transmission et de sécurité pour son enfant.
FAQ
Peut-on avoir du mal à aimer son bébé au début ?
Oui, certaines mères ressentent de la distance, de la culpabilité ou une difficulté à se sentir reliées à leur bébé. Cela peut faire très peur, mais cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de lien possible ; cela peut traduire un épuisement ou une souffrance psychique, dans certains cas elles peuvent vivre l’experience du détachement maternel.
Le lien mère-enfant se crée tout de suite ?
Parfois le lien est immédiat, parfois il se dépose plus lentement. Il peut se construire doucement, au fil des soins répétés, des gestes de tendresse, de la présence attentive et du soulagement progressif de la mère quand elle se sent davantage soutenue. Le lien n'est pas une évidence à prouver ; c'est une relation vivante, qui se tisse pas à pas, dans la sécurité, la répétition et la rencontre.
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