Ne pas aimer être enceinte : un vécu légitime

 


ll y a des silences qui pèsent lourd.

Celui d'une femme enceinte qui n'ose pas dire qu'elle ne se envoie pas bien dans son corps. Celui d'une jeune mère qui sourit en société, puis s'effondre dès qu'elle referme la porte de chez elle. Celui, plus discret encore, de parents qui avancent dans la grossesse comme dans un paysage changeant : parfois lumineux, parfois déroutant, souvent les deux dans la même journée.


On parle beaucoup du bébé à venir. Un peu moins de la femme qui devient mère, du couple qui se transforme, de l'identité qui se déplace et des émotions qui ne suivent pas toujours le scénario attendu.


La périnatalité n'est pas seulement une période d'attente. Elle désigne la période autour de la naissance, de la grossesse jusqu'à l'année qui convient à l'arrivée de l'enfant. Les autorités de santé la considèrent comme une période de vulnérabilité particulière pour la santé mentale des parents et pour la relation précoce avec le bébé.


Une période où tout se remet en mouvement


La grossesse transforme le corps, mais pas seulement. Elle modifie aussi la manière dont une femme se perçoit, imagine son avenir et se représente dans ses relations. Elle peut se sentir heureuse et inquiète, impatiente et triste, profondément attachée à son bébé tout en regrettant certaines parties de sa vie d'avant.


Ces émotions contradictoires ne signifient pas qu'elle désire moins son enfant. Elles disent souvent la complexité d'un changement majeur.

Devenir parent ne se fait pas d'un coup. Il n'existe pas toujours de bascule nette au moment du test de grossesse, de l'échographie ou de la naissance. Certaines personnes se sentent parents très tôt. D'autres ont besoin de rencontrer le bébé réel, de prendre soin de lui, d'apprendre son rythme et de trouver leur place dans le quotidien.


La recherche décrit cette transformation comme un processus d'intégration identitaire. Une étude récente sur l'identité maternelle pendant la grossesse associe une meilleure intégration du rôle de mère à davantage d'estime de soi et de satisfaction de vie, ainsi qu'à moins d'anxiété, de dépression et d'ambivalence. Cela ne veut pas dire qu'il devrait « réussir » son identité maternelle, mais que cette construction mérite d'être accompagnée.


Chacun arrive avec son histoire. Dans ce que j'appelle parfois le « balluchon » familial, il y a les expériences de l'enfance, les blessures, les habitudes, les attentes, les ressources et les peurs. La naissance d'un bébé peut réveiller des souvenirs anciens, fragiliser un équilibre ou faire remonter des émotions que l'on croit dépassées.


Ne pas aimer être enceinte


Certaines femmes n'aiment pas être enceintes. Elles se sentent envahies, étrangères à leur corps, liées ou privées de leur liberté habituelle. Elles peuvent souffrir des nausées, des douleurs, de la fatigue, des changements corporels ou de la perte du contrôle sur leur quotidien.


Ce ressenti s'accompagne souvent de culpabilité. La grossesse est présentée comme un moment merveilleux, et celles qui ne le vivent pas ainsi penser parfois qu'elles sont déjà de mauvaises mères.


Pourtant, aimer son enfant et ne pas aimer être enceinte ne sont pas des expériences incompatibles. On peut être heureux de sa grossesse et mal vivre son corps. On peut attendre ce bébé avec tendresse et avoir envie que la grossesse se termine. On peut se réjouir de devenir mère et regretter son ancienne silhouette, son sommeil ou sa spontanéité.


Le corps n'est pas un simple contenant. Il devient le lieu de sensations nouvelles, de transformations visibles et parfois douloureuses. Les difficultés d'image corporelle pendant la période périnatale peuvent être associées à une baisse du bien-être et à davantage de symptômes dépressifs, même si elles ne suffisent pas à expliquer à elles seules une dépression.


La bonne question n'est pas : « Est-ce que je vis ma grossesse comme il faut ? » C'est plutôt : « Est-ce que ce que je sens devient trop lourd pour que je le porte seule ? »



La pression de la maternité parfaite


Les réseaux sociaux donnent accès à des témoignages, des conseils et parfois à une véritable solidarité. Ils peuvent également exposer sans interruption à des images soigneusement sélectionnées : maisons impeccables, bébés calmes, mères souriantes, corps qui semblent retrouver rapidement leur apparence d'avant.


Le problème n’est pas seulement de voir ces images. C'est de finir par les prendre pour une norme.


Une étude consacrée au perfectionnisme parental montre que la comparaison sociale et l'exposition à des attentes idéalisées peuvent être associées à davantage d'anxiété et de symptômes dépressifs chez certaines mères, en particulier lorsque le sentiment de devoir être parfait est déjà présent.

 D'autres travaux soulignent également que les contenus parentaux en ligne peuvent soutenir les femmes, mais aussi renforcer la comparaison, l'insatisfaction corporelle et le doute sur leurs compétences.


Il peut être utile de regarder ce que les réseaux produisent en soi. Après avoir fait défiler des contenus, se sent-on soutenu, informée, moins seule ? Ou plus insuffisant, plus pressée, plus inquiète ? Dans ce second cas, désabonner certains comptes, limiter le temps d'exposition et choisir des sources plus nuancées peut être une véritable mesure de protection.


Retrouver une maternité habitable


Accompagner la maternité ne consiste pas à supprimer tous les doutes. Il s'agit plutôt de créer autour des parents assez de sécurité pour qu'ils puissent dire ce qui est difficile.


Il faut parfois accepter que le lien avec le bébé ne soit pas immédiatement évident, que l'amour soit mêlé d'inquiétude, ou que la joie apparaisse par petites touches. Une relation ne se résume pas à une émotion spectaculaire. Elle se construit dans les gestes, les ajustements, les conversations, les soins et les moments où l'on revient l'un vers l'autre.


La grossesse n'est pas une épreuve à réussir avec le sourire. C'est un passage qui demande du temps, des repères et du soutien. Les parents n'ont pas besoin d'être parfaitement sereins pour accueillir un enfant. Ils ont besoin de pouvoir rester humains au milieu du bouleversement.


Et parfois, la première forme de soin consiste à faire une place à cette phrase : « Je ne vais pas très bien. »




FAQ


Est-ce normal de ne pas aimer sa grossesse ?

Oui. Beaucoup de femmes ressentent des émotions mélangées pendant la grossesse : joie, peur, lassitude, agacement, doute. On peut être enceinte et ne pas vivre cela comme un moment heureux tout le temps. Cela ne fait pas de vous une mauvaise mère.


Est-ce normal de ne pas aimer son corps enceinte ?

Oui, c’est fréquent. Le corps change vite, parfois sans qu’on ait eu le temps de s’y habituer, et cela peut être difficile à vivre. Certaines femmes se sentent en décalage avec leur image, leur féminité ou leur sensation d’elles-mêmes.


Est-ce normal de ne pas me sentir prête à devenir mère tout de suite ?

Oui, c'est normal. La grossesse peut bousculer, faire naître des doutes, de la peur ou un sentiment de ne pas être encore prête. Cela ne dit pas que vous serez une mauvaise mère ; cela dit souvent que vous traversez un vrai passage, et qu'il faut du temps pour se sentir mère dans sa tête autant que dans son corps.








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